Paris 1752… la saga !

Episode 7 – Vendredi 28 juillet, Les Nouveaux Caractères

Paris 1750, Fragments

Les Nouveaux Caractères, Direction Sébation d’Hérin

Ce qu’il va être intéressant de découvrir, c’est la musique des contemporains de Rameau (1683-1764), Gluck (1714-1787), et Mozart, (1756-1791). Ces illustres compositeurs ont un peu éclipsé les autres, et heureusement, certains musiciens contemporains ne les ont pas oubliés ! Quelques noms sont connus, Leclair, Mondonville et Hasse ont été croisés à Valloire les années précédentes, mais Pancrace Royer et Pierre Gaviniès seront nos dernières divines surprises !

Commençons par les contemporains de Rameau, le Français Leclair puis l’Allemand Hasse ensuite ceux de Gluck et Mozart, Royer, Mondonville, Gaviniès.

Jean Marie Leclair, 1697 – 1764

Un grand musicien français, qui commence bien et finit mal.

Né à Lyon en 1697, il est mort assassiné à Paris en 1764.

Sa carrière commence par la passementerie, (le métier de son père), la danse et le violon. Il devient maître de ballets à Lyon mais privilégie le violon.

Il dédie son premier livre de sonates à son protecteur parisien Joseph Bonnier de la Mosson en 1723.

Il perfectionne son violon avec Giovanni Batista Somis en même temps qu’il est nommé premier danseur en 1726 à Turin et chorégraphe.

Malgré le décès de son protecteur, cette même année, son fils le garde et le loge.

Il se fait connaître au Concert Spirituel comme virtuose en 1728 et s’établit comme professeur de musique.

Il publie un 2ème recueil de sonates qu’il dédie à Joseph Bonnet de la Mosson fils.

Nommé ordinaire de la musique de Louis XV en 1733, il n’y reste que 4 ans et démissionne à la suite d’un différend avec un collègue concurrent au poste de premier violon, le célèbre Guignon.

Il se rend à la Cour d’Orange en Hollande et dédie son opus 9 à la Princesse Anne qui l’accueillera plusieurs mois par an et le fera décorer de la Croix du Lion Néerlandais ! 

Il est aussi engagé par un riche bourgeois de La Haye comme maître de Chapelle, mais celui-ci fera malheureusement faillite, ce qui l’oblige à rentrer à Paris, en 1745, où la famille Bonnier de La Mosson lui assure des revenus confortables.

Il écrit son unique opéra, Scylla et Glaucus, donné 18 fois à l’Académie royale en 1746 et à Lyon en 1751 inspiré des Métamorphose d’Ovide, sur un livret d’Albaret, dédié à la comtesse de Lamarck.

Le Duc Antoine-Antonin de Gramont possède un petit théâtre pour les représentations duquel Leclair compose œuvres vocales et musiques de scène. Mais le train de vie dispendieux du Duc entraîne la vente du théâtre.

Il est considéré alors comme le plus grand violoniste français par ses sonates et ses concertos mais malgré cette reconnaissance, il semble mal tourner ! Il se sépare brutalement de son épouse, achète une maison dans un quartier mal famé en 1758 où il sera assassiné en 1764 dans de mystérieuses circonstances. On soupçonnera, son épouse, le jardinier et un neveu… On a même soupçonné Jean-Jacques Rousseau !!!

Son style élégant, brillant et sa science du contrepoint en feront presque l’égal français de Vivaldi ou de Corelli !

Pas de démonstration à effets, pas de concession à la facilité mais de la vitalité, dans ses recueils de sonates, pour violon et basse continue, comme pour ses sonates pour deux violons sans basse : « rigueur de la composition et hauteur de vue » (Philippe Beaussant).

Ses 6 sonates en trio resteront célèbres pour la qualité de leurs fugues. Ses concertos pour violon réalisent « une superbe synthèse entre les traits virtuoses italiens et les tournures mélodiques propres à l’esprit français ». Jean-Marie Leclair ou l’art de l’équilibre !

 Sonate en Si bémol majeur, Les plaisirs du Parnasse

Johann Adolph Hasse, 1699 – 1783

Il naît à Hambourg dans une famille d’organistes depuis 3 générations.
Comme nombre de musiciens, il se forme dans sa famille et apprend le chant. Il est repéré par le poète Johann Ulrich von König qui le fait rentrer comme ténor à l’Opéra qui porte ce joli nom d’«Opéra situé près du marché aux oies » (en allemand, Oper am Gänsemarkt), comme ça, on ne peut le louper si on se repère au bruit des oies!!!! Mieux que le GPS ! Grande salle de 2000 places créée au XVIIème siècle à l’image des théâtres italiens.

Il se rend à Brunswick et change d’orientation géographique : il passe à « l’Opéra situé près du marché de Hagen » (Opernhaus am Hagenmarkt).

Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, il interprète le rôle-titre de son premier opéra en 1721, écrit à 22 ans, Antioco suivi de Antigono en 1723.

Après ce succès, le Duc de Brunswick l’envoie en Italie ! Il suit les cours de Porpora et de Scarlatti à Naples, compose et rencontre ses premiers succès, devient « Il divino Sasso » après Artaserse joué pour le Carnaval de Venise en 1730.

L’Italie qui l’acclame, valant bien une messe, il se convertit au catholicisme !

En 1730, il se marie avec une chanteuse renommée « la nuova Sirena », Faustina Bordoni, déjà célèbre à Londres, avec les opéras de Haendel, qui sera son interprète favorite mais pas la seule, car il fera appel à d’autres divas de son temps. Il sera surtout l’un des compositeurs favoris de Farinelli, Carestini, Cafarelli, tous les grands castrats de l’époque.

Avec Faustina, ils s’établissent à Dresde, où ils resteront 30 ans. Hasse produira au moins 2 opéras par an pour la Cour, 8 oratorios, de la musique liturgique et de chambre. Ils y rencontrent les Bach, père et fils.

 Après le décès de Frederic- Auguste I de Saxe, il voyage, passe par Bologne où son opéra, Siroe, réunit une belle affiche avec Farinelli et Cafarelli. Frederic II le nomme Maître de Chapelle à la Cour de Pologne et de Saxe, ce qui ne l’empêche pas de parcourir toute l’Europe.
A la mort de Frederic II de Prusse, après un dernier hommage à son protecteur par un Requiem pour ses funérailles en 1764, les époux Hasse quittent Dresde pour Vienne. Sa rencontre avec le grand poète Metastase, qui officie à Vienne et que s’arrachent tous les compositeurs, sera déterminante pour la suite de sa carrière car il ne composera que sur ses textes à partir de 1744.

La Cour leur réserve le meilleur accueil car il avait déjà composé pour des mariages de la famille impériale. Il y restera 10 ans. Il y croisera le jeune Mozart dont il dira : « ce garçon nous fera tous oublier ». Bien vu ! Hasse fut oublié pendant 2 siècles !

Il passe ses dernières années à Venise où il donne des cours et continue à composer, surtout de la musique sacrée telle que des messes, des cantates, un Te Deum.

 Celui que l’on a appelé « le Padre della musica » y décède en 1783.

Hasse a consacré l’essentiel de sa vie à l’opéra (70 ?) au dramma per musica, avec l’alternance des récitatifs et des arias, la reprise da capo pour des variations infinies mettant en valeur la virtuosité des chanteurs. Il privilégie la ligne mélodique et le rythme lié au texte de Metastase. Les plus célèbres sont Artaserse, Ezio, Cleofide, Catone in Utica, Siroe.

Il fera un peu évoluer son style, y introduisant des chœurs et des ensembles, reprenant certaines de ses œuvres pour les… moderniser mais il faudra attendre le XXème siècle pour le redécouvrir.

On estime à 1600 les œuvres qui ont été épargnées par les destructions de la Guerre de 7 ans et celles de la Seconde guerre mondiale à Dresde.

Johann Adolf Hasse, Sinfonia g-moll Op.5, Nr.6 (Lausitzer Barockensemble)

Joseph-Nicolas-Pancrace Royer, 1703 – 1755

Il est né dans le duché de Savoie à Turin mais d’ascendance bourguignonne par son père qui était officier et intendant des fontaines et jardins à la Cour de Savoie.

Il est élevé dans un environnement favorable mais à la mort de son père, sans héritage, il devient claveciniste et organiste en restant d’abord à Turin où il travaille avec un cousin de Couperin.

En 1725, il arrive à Paris et se fait naturaliser. Comme beaucoup d’autres musiciens, il écrit pour vivre de nombreuses pièces pour clavecin dans l’esprit de Couperin et Rameau, mais s’éloignant petit à petit du « grand goût » Louis XIV pour l’adoucir, le démocratiser et convenir à plus d’intimité et moins de grandeur voire de grandiose, la musique s’italianise puis s’européanise !! Les goûts évoluent. L’esprit des lumières souffle… sur Royer aussi !

Portrait par Nattier

Après quelques opéras comiques sans grand intérêt, il devient plus sérieux dans son écriture lorsqu’il est nommé en 1730,

Maître de musique à l’Académie royale de musique. Il y crée son premier opéra, Pyrrhus, assez bien reçu par la critique et le Roi qui le nomme maître de musique des enfants de France en 1734 ! Puis, il obtient un privilège d’édition de ses œuvres en 1735 et le titre de chantre de la musique du Roi.

Il se lance dans l’écriture de ballets héroïques avec « Zaïde, reine de Grenade », qui sera suivi du « Pouvoir de l’Amour » qui sont à l’époque de véritables succès jugés plus tard plus sévèrement, « flattant plus les yeux que les oreilles » !

Couronnement de sa carrière, il obtient la direction du Concert spirituel en 1748.

Apprécié de la Cour, il livre en 1749, un nouvel opéra ballet pour le théâtre des Petits Cabinets de Mme de Pompadour, permettant à la Marquise d’y briller elle-même dans le rôle principal, les relations haut placées pouvant toujours servir…

A la tête du Concert Spirituel, il s’associe avec Jean-Joseph Cassanea de Mondonville et le violoniste Gabriel Caperan. A eux trois, ils vont redonner dynamisme et lustre à l’institution en l’ouvrant aux musiciens étrangers, y faisant jouer le Stabat Mater de Pergolese profitant de la publicité de la Querelle des bouffons, du Hasse, du Stamitz, du Jemelli, rajeunissant le répertoire, installant un orgue, faisant  venir  les concerts privés de La Pouplinière, bref, bousculant les habitudes… et le  grand Rameau qui, souvent de méchante humeur, lui cherchera querelle « en plein café » selon un rapport de police !

Parallèlement, il continue à écrire et donner ses propres œuvres, Myrtil et Zélie, Prométhée et Pandore, inspiré d’une œuvre de Voltaire… qui s’opposera à la représentation de Versailles.

Il terminera sa brillante carrière Directeur de l’Opéra à Paris pendant 2 ans et il mourra brutalement en 1755.

Le génie de Royer fut sans doute de combiner ouverture d’esprit, recherche d’une grande diversité dans l’expression maniant virtuosité et délicatesse avec la volonté de mettre l’accent sur le chant traduisant l’émotion dans sa musique instrumentale comme vocale, qualités reconnues à son époque.

Il décrit lui-même ses œuvres pour clavecin, des pièces où l’on passe « du tendre au vif, du simple au grand bruit et cela dans le même morceau ». Cela ne l’empêcha pas d’être très vite oublié, lui aussi…

Le pouvoir de l’amour Ballet héroïque Les Talens Lyriques, Christophe Rousset

Jean-Joseph Cassanea de Mondonville, 1715 – 1772

Ah, le voilà, notre beau Mondonville ! Il faut dire que lorsqu’on a la chance d’être portraituré, comme Royer, par Nattier ou pastellisé par Quentin de La Tour, c’est mieux que Photoshop !

Issu d’une famille aristocratique mais pauvre, originaire de Toulouse, il prend le nom d’une des terres ancestrales.

Violoniste, compositeur et chef d’orchestre, il exerce ses multiples talents à Paris et à Versailles, dans le genre profane comme dans la musique sacrée. Il se produit au Concert spirituel, se joint aux soirées de la Pouplinière, incontournables à l’époque, nous l’avons vu, pour se faire un nom voire y rencontrer son épouse, Anne-Jeanne Boucon, claveciniste, ancienne élève de Rameau.

Pastel par Maurice Quentin de la Tour

Il est nommé à différents postes à la Cour, de violoniste de la Chapelle et la Chambre du Roi, il devient sous-maître puis intendant.

Il dirige avec Royer le Concert Spirituel à partir de 1750 et lui succède en 1755 jusqu’en 1762 avec la veuve de Royer.

Il excelle dans ses motets, dont 9 nous sont parvenus écrits entre 1734 et 1755- le lent Domlnus regnavit, l’impétueux Elevarunt Flumina , les Magnus Dominus, Jubilate Deo, Venite exultamus, Nisi Dominus- genre très apprécié à la Cour  où il fait preuve de son art inventif et expressif.
Avec le Carnaval du Parnasse, en 1749, un ballet héroïque, il connut le  succès, et il  se lance dans les œuvres lyriques avec Titon et l’Aurore et Daphnis et Alcimadure, écrit en provençal. Pour le violon, il écrit des sonates et trios, des pièces pour clavecin, des concertos d’orgue joués par Balastre sur le nouvel orgue du Concert Spirituel.

Il s’engage en faveur de la musique française contre l’italienne dans la Querelle des bouffons… comme sa protectrice Mme de Pompadour, mais se laisse influencer quelque peu par les accents italiens et leur souplesse dans ses oratorios, tels les Israélites au mont Oreb, les Fureurs de Saül et les Titans, sentant peut-être les goûts évoluer comme lors de l’écriture de son opéra en provençal aux accents d’outre Po…

Le biographe des musiciens au XIXème siècle, Fétis, le décrit vaniteux, âpre au gain, négociant constamment ses contrats qui le rendirent fort riche, mais avare au point de ne pas se faire soigner… ce qui expliquerait sa mort « sans le secours de la médecine » en 1808.

Tafelmusik Baroque Orchestra

Pierre Gaviniès, 1728 – 1800

Avec Gaviniès, nous avons aussi l’un des plus éminents violonistes de son temps, le digne successeur de Leclair mais aussi le « Tartini français » par sa virtuosité sans limites !

Fils d’un luthier, virtuose précoce du violon, autodidacte, il se fait remarquer en jouant une sonate en duo de Jean-Marie Leclair au Concert Spirituel à 13 ans. Très sollicité, il décline un poste à la Chapelle royale. Il connut la prison pour une liaison avec une dame de la Cour, sans doute une affaire de mari jaloux, mais sa renommée n’en fut pas affectée. Il en profite pour écrire un roman ! Il retrouvera le chemin du succès au Concert spirituel avec ses compositions et ses cours au Conservatoire de Paris. De premier violon en 1744 au Concert Spirituel, il devient Directeur avec Gossec et Simon Le Duc de 1773 à 1777, réorganisant l’orchestre et le reprenant en mains.

Gravure d’après Pierre Guérin

Très grand interprète, il compose pour son instrument une douzaine de sonates (1760), 6 concertos (1774), 6 sonates en trio (1774) et 24 Matinées (1800) pièces de virtuosité prisées par les interprètes, sans doute son œuvre la plus connue. Outre de la musique de chambre, il compose des symphonies concertantes qui annoncent la symphonie classique.

Il est resté quelques œuvres manuscrites dont un opéra-comique, le Prétendu, de 1760 et quelques sonates posthumes pour violon et violoncelle dont celle dite son Tombeau.

Il traverse la Révolution, en gardant sa tête sur ses épaules, et rejoindra les éminents professeurs du Conservatoire nouvellement créé dont Rodolphe Kreutzer, dédicataire de la célèbre sonate qui porte son nom par Beethoven.

Malgré ses problèmes de santé, il jouera du violon jusqu’à la fin de sa vie et sa célébrité lui valut des funérailles solennelles suivies par ses nombreux amis.

Pierre GAVINIES (1728-1800) – concerto violon opus 4 n° 2 – Claire Bernard – Orch. Chambre Rouen

Le Concert Spirituel, l’Académie royale, L’Opéra et autre Concert des Amateurs

Pour ne pas se perdre entre toutes ces institutions dont nous avons parlé, quelques précisions sont nécessaires !

Le Concert Spirituel est une entreprise de concerts publics qui a existé de 1725 à 1790. Jusqu’en 1725, les concerts sont donnés dans les salons privés ou à Paris à l’Académie royale de musique (l’Opéra).
En raison du calendrier liturgique, l’Académie ferme 35 jours par an.

Philidor, hautboïste à la Chapelle royale, obtient l’autorisation d’organiser des concerts payants les jours où l’Académie est fermée.

Le Concert Spirituel naîtra de cette initiative. Il sera « Spirituel » car limité à la musique religieuse. Les différents directeurs successifs s’efforceront de contourner ou faire lever les restrictions. On y emploie les chanteurs et les musiciens de l’Académie royale. En 1734, l’Académie prend le contrôle du Concert Spirituel et nomme les directeurs qui choisissent les compositeurs interprétés. Il changera de salle plusieurs fois jusqu’à sa fin en Mars 1790.

Le concert des Amateurs a été créé en 1769 uniquement avec des fonds privés par Gossec qui le dirige de 1769 à 1773. Son successeur est le Chevalier de Saint Georges. Il est le concurrent du Concert Spirituel et soutient la création d’œuvres non publiées mais faute de moyens, disparaît en 1781. Le concert de la Loge olympique lui succède.

La création des Académie royales remonte à 1635 et s’inscrit dans le mouvement d’encadrement de la vie culturelle, scientifique et artistique par la monarchie absolue. L’Académie royale de musique est fondée en 1669. Elle existera jusqu’à la Révolution, installée au Palais Royal jusqu’à son incendie en 1763, incendie qui se renouvellera dans la nouvelle salle des Tuileries en 1781… Elle est l’ancêtre de l’Opéra de Paris.

A Versailles, la musique est répartie entre 3 corps, l ’Écurie, la Chapelle et la Chambre du Roi. Les 3 corps fusionneront en 1761 pour limiter les dépenses.

Conclusion

Nous refermons ainsi pour cette année, la page du Baroque en ayant découvert nombre de musiciens aux vies, pour certains d’entre eux assez… baroques mais, ô combien, fécondes !

Que ce festival vous fasse découvrir leurs œuvres avec la même curiosité que celle qui m’a guidée pour aller à leur rencontre.

Bon Festival 2023 !

Marie-Hélène Finas

Printemps 2023